Pétrole: bras de fer autour du pétrole Par Manuel Maleki, Ph.D

La décision de l’Opep+ de réduire sa production intensifie le bras de fer avec les États-Unis. Qui peut en sortir gagnant?

Manuel Maleki, Ph.D.
Economist chez Edmond de Rothschild

Si Sibylle, la prêtresse du dieu Apollon, avait le don de prédire l’avenir de manière à ce que ses oracles soient la source d’infinies interprétations, l’Organisation des pays producteurs de pétrole (l’Opep) a, de son côté, le don de la clarté, du moins en apparence. En effet, le cartel a annoncé le 5 octobre 2022 une baisse drastique de sa production en lien avec 10 pays partenaires, dont la Russie (l’addition des pays de l’Opep et de ces 10 pays constitue l’Opep+).

Les décisions prises par cet ensemble de pays producteurs sont toujours un évènement puisqu’il représente environ 40% de la production mondiale, soit près de 40 millions de barils par jour (Mbj), avec comme pays leader l’Arabie saoudite et la Russie qui produisent approximativement 10 Mbj chacun. Dès lors, l’annonce de la réduction de leur production a, dans un premier temps, provoqué une hausse du prix passant de 91 dollars le baril de Brent à plus de 97 dollars. Toutefois, cette hausse a fait long feu, les cours ont reflué pour rester un peu au-dessus des 90 dollars le baril. Il peut paraître surprenant qu’une organisation qui a un tel pouvoir de marché ne puisse influencer plus durablement le prix.

Deux types de facteurs expliquent cette incapacité à impacter plus fortement le cours de l’or noir: le premier est le comportement des États-Unis, à la fois grand pays producteur et consommateur, le second élément est endogène à l’Opep+ avec des investisseurs qui doutent de sa crédibilité quant à ses chiffres et ses annonces.

Les États-Unis: une voix qui compte

Le premier élément est le comportement et la parole des États-Unis. En effet, les autorités américaines ont déjà exprimé leur mécontentement à l’égard des pays producteurs et surtout à l’égard de leur allié historique et poids lourd de l’Opep, l’Arabie saoudite. Cette dernière a clairement exprimé sa volonté de ne pas voir le prix du brut descendre en dessous de 90$ le baril alors que Washington le veut beaucoup plus bas.

De plus, au-delà d’être un très important producteur, le royaume a la capacité unique de pouvoir augmenter ou diminuer sa production de manière rapide et importante sans abîmer son outil de production. Washington n’est pas restée seulement sur le terrain des mots puisque, dès le mois d’avril, a été prise la décision d’utiliser massivement les stocks stratégiques américains pour peser sur les cours.

En réponse à la décision de l’Opep+, les États-Unis ont décidé de libérer encore 15 millions de barils supplémentaires. De plus, l’administration américaine a annoncé que le pays reconstituerait ses stocks stratégiques lorsque les prix auront atteint une fourchette de 65 à 70 dollars le baril. Cette annonce peut être considérée comme un clair signal que les États-Unis aimeraient voir le prix du pétrole évoluer dans cette zone de prix.

Ce comportement de la première puissance mondiale montre qu’elle ne tolérera pas un prix durablement trop élevé et que les investisseurs doivent intégrer cette donnée dans leurs vues sur le marché du pétrole.

Les données de l’Opep sont toujours sujettes à discussion

Les données présentées par l’Opep ont toujours été sujettes à discussion. En effet, le pétrole est un actif stratégique et les pays producteurs ne désirent pas communiquer sur leurs réserves. De même, les niveaux de production sont parfois minorés ou majorés selon les objectifs de l’Opep, mais aussi de chaque membre.

Les investisseurs ont donc appris à interpréter avec précaution les données fournies par l’Opep, à tel point que l’organisation elle-même fait appel à des «third parties» indépendantes qui proposent leurs propres calculs de production. Ces derniers coïncident assez rarement avec les données des pays membres. Il est alors évident qu’au cours du temps, la parole et les données fournies par l’Opep+ ont moins d’impact puisque les investisseurs font l’hypothèse que ces chiffres ne reflètent pas la réalité.

Un dernier exemple en date est la politique de quota mise en place en 2021 pour accroître l’offre. Par exemple, au mois de septembre 2022, l’écart entre les quotas et la production réelle était de 3,6 millions de barils soit à peu près autant qu’en août: l’Opep+ annonce des objectifs totalement éloignés de la réalité.

Dès lors, on peut s’interroger sur l’impact réel de la réduction de 2Mbj. Est-ce que cette réduction s’applique à la quantité effectivement produite ou bien est-ce qu’elle s’applique au niveau des quotas? Il est assez clair que, dans le premier cas, il y aura un impact sur le prix du baril puisqu’il y aura une réduction réelle de la production, alors que, dans le second cas, il n’y aura pas d’impact sur le marché réel, mais juste un réalignement de la cible avec la production effective.

Un équilibre incertain

En conclusion, même si la voix de l’Opep+ porte encore grâce à son niveau de production et donc son importance sur le marché, cette voix s’est émoussée en lien avec une perte de crédibilité liée à des données considérées comme peu crédibles et une utilisation excessive de la communication. Parallèlement aux difficultés endogènes rencontrées par l’Opep+, Joe Biden et son administration ne semblent pas prêts à se laisser dicter le cours de l’or noir par le Cartel. Ils utilisent autant la communication que l’action avec l’utilisation des réserves stratégiques.

Dernièrement, le bras de fer s’est durci avec des échanges plus tendus entre les deux alliés historiques que sont les États-Unis et l’Arabie saoudite, les premiers menaçant de sanctions pour une trop grande proximité avec la Russie, la seconde en martelant que cette baisse de production est une décision unanime des membres de l’Opep+ et qu’aucune puissance étrangère ne peut influencer la politique extérieure du Royaume.

Pour le moment, aucun des deux protagonistes n’est sorti vainqueur de ce bras de fer. La couronne de laurier, feuillage que mâchait Sybille avant d’énoncer ses prophéties, mais qui couronne aussi les vainqueurs n’a basculé ni d’un côté ni de l’autre. Ceci laisse à penser que le prix du baril pourrait continuer d’évoluer dans la zone de prix actuel sans descendre aussi bas que le souhaitent les États-Unis ni atteindre les 120 dollars comme au mois de mai. Il semble donc que nous soyons dans une situation d’équilibre instable qui sera arbitré non seulement par les relations géopolitiques, mais aussi par l’état de l’économie mondiale et son appétit d’or noir.

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